Habiter la terre Bruno Latour, Nicolas Truong (Les Liens qui Libèrent)
Les Modernes ont cru, à partir du XVIIe siècle, que la séparation entre la nature et la culture, entre les objets et les sujets, était effective. Ils ont soutenu que les « non-humains » étaient des choses qui nous étaient étrangères, alors qu’ils n’arrêtaient pas de composer avec eux. C’est en ce sens que « nous n’avons jamais été modernes », comme Bruno Latour le proclamait dans un livre du même nom (La Découverte, 1991).
Mais une découverte, peut-être « aussi importante que celle de Galilée à son époque », disait-il, a été faite par le physiologiste, chimiste et ingénieur britannique James Lovelock (1919-2022), auteur de La Terre est un être vivant. L’hypothèse Gaïa (Flammarion, 1993) : ce sont les vivants qui fabriquent leurs propres conditions d’existence. L’atmosphère n’est pas donnée, homéostatique, mais produite par tous les êtres qui peuplent la Terre, comme le confirma à son tour la microbiologiste Lynn Margulis (1938-2011). Ainsi, nous vivons sur ce vernis, cette fine peau de quelques kilomètres d’épaisseur qui recouvre le globe terrestre et que certains scientifiques, comme le géochimiste Jérôme Gaillardet, professeur à l’Institut de physique du globe, à Paris, appellent la « zone critique ». Une enveloppe sur laquelle nous devons désormais « atterrir », au lieu de vivre hors-sol, afin d’en maintenir les conditions d’habitabilité. C’est à cette enveloppe que Bruno Latour donne le nom de Gaïa, reprenant une hypothèse scientifique, mais aussi un mythe issu de la Grèce antique, qui désignait la « déesse mère », matrice de toutes les divinités.
C’est pourquoi sa philosophie permet de penser la crise écologique à nouveaux frais. Mais aussi d’agir, afin d’« atterrir sur cette nouvelle Terre ». Comment ? Par l’autodescription, qui consiste pour chacun et chaque citoyen à « décrire non pas où l’on vit, mais ce dont on vit » et à cartographier le territoire dont il dépend. Son modèle ? Les cahiers de doléances de la Révolution française, à l’occasion desquels le tiers état a précisément dépeint son territoire et répertorié ses inégalités. Parce qu’« un peuple qui sait s’autodécrire est capable de se réorienter politiquement », affirmait-il. Sa méthode ? L’enquête, dont il n’a cessé d’affirmer et d’éprouver la force (Puissances de l’enquête, Les Liens qui libèrent, 2022).
« L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », lançait-il dans Le Monde, au moment de la publication, avec le sociologue danois Nikolaj Schultz, d’un Mémo sur la nouvelle classe écologique (La Découverte, 2022).
Si les gens sont désorientés par la question écologique et n’arrivent pas à vite réagir à une situation que tout le monde sait catastrophique, c’est largement dû au fait qu’ils continuent à être dans le monde d’avant, un monde d’objets qui n’ont pas d’agency et qui sont contrôlables par le calcul, un monde de sciences appropriables, un monde de l’abondance et du confort apportés par le système de production. Mais ce n’est plus le monde dans lequel nous sommes maintenant, et c’est en ce sens-là que nous avons changé de monde. Nous sortons d’un monde fait d’objets, connus par les sciences, où nos idées à nous sont des idées subjectives à leur propos. Et puis il y a l’autre monde dans lequel nous entrons, en vivants au milieu d’autres vivants, qui font des tas de choses bizarres et qui réagissent très rapidement à nos actions.
On commence à se dire qu’on n’est finalement plus dans un monde d’objets dont nous sommes distants, mais au milieu d’êtres qui se superposent avec nous. C’est vrai sur le plan des virus, mais c’est aussi très intéressant de le considérer sur un plan politique. Cela signifie que notre existence propre intervient et a une influence sur toutes les autres. Dans un monde d’objets que vous pouvez superposer les uns à côtés des autres sans qu’ils bavent les uns sur les autres, les possibilités d’action sur les choses paraissent infinies. Et nous les Modernes, nous avons ainsi fait des choses formidables. Mais si vous êtes entouré d’êtres qui sont tous composés et qui se superposent, dont on ne sait jamais s’ils sont exactement des amis ou des ennemis, avec lesquels il va falloir s’arranger, ce n’est pas le même monde – d’autant plus qu’ils donnent les conditions d’existence dans lesquelles nous nous trouvons….
Il faut se libérer de cette énorme pression de la modernisation qui aveugle complètement la décision et le choix ; il faut pouvoir choisir, discerner la bonne technique et la mauvaise technique, le bon droit et le mauvais droit. Ces capacités de sélection – c’est cela que j’appelle composer – sont différentes, profondément différentes de ce que l’on entendait par moderniser.
Nous vivons littéralement hors-sol, dites-vous, et aujourd’hui il nous faut atterrir. Atterrir, ça veut dire vivre dans ce que les scientifiques appellent la « zone critique », vivre sur Gaïa, avec elle. Gaïa, c’est à la fois un concept qui a été élaboré par James Lovelock, physiologiste et ingénieur britannique, mais c’est aussi un mythe qui nous vient de l’Antiquité et de la mythologie grecque. Gaïa, c’est la déesse mère, la matrice de toutes les divinités.
Il n’y a pas de Gaïa au sens de l’enveloppe, ni au sens de cette transformation physico-chimique des conditions de la Terre qui n’étaient initialement pas particulièrement favorables, en conditions favorables. Cette transformation-là tient au simple fait que les vivants ne sont pas seulement des organismes dans un environnement, mais ont la particularité de transformer l’environnement à leur profit. Ce n’est ni par générosité ni par amitié, mais simplement par interconnexion. C’est ça qui est très important : l’interconnexion des vivants entre eux. Un vivant a un métabolisme. Il absorbe des tas d’étrangetés et les étrangetés qu’il recrache sont utilisées par d’autres comme des opportunités. Ça prend quatre milliards d’années, mais c’est ce recyclage qui finit par créer des conditions dont nous pouvons profiter. C’est là qu’intervient la question fondamentale de la nouvelle cosmologie, celle de l’habitabilité de la planète.
Si l’on veut se donner les moyens de le connaître, il faut se doter d’un dispositif pour le décrire. Non pas le décrire de façon objective comme quelqu’un d’extérieur vous dirait que vous êtes dans un autre monde, mais le décrire pour soi-même. Ça paraît étrange, mais je suis obsédé par la description. Décrire, c’est aussi s’asseoir, se poser, avoir une assise. Pour une question fondamentale de philosophie et d’ontologie, je cherche toujours une solution qu’on pourrait appeler pratique, empirique. La solution que j’ai trouvée pour cela, c’est : « Listez vos dépendances. Vous êtes ce dont vous dépendez ». Ou plutôt : « Ce dont vous dépendez va définir un territoire ». Voilà ce que j’essaye de mettre en place.
Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment une société civile parvient à se reconstituer elle-même par le fait de reconstituer une définition de son propre territoire, c’est-à-dire de ses appartenances, et donc de ses intérêts, donc de ses connexions, de ses associations de classes… C’est la façon dont il faut monter l’affaire. Il y aura ensuite des partis, et plus tard des élections où l’on pourra voter pour des partis, mais cela se fera dans des années.
« La transformation qu’il faut faire pour passer de moderniser à écologiser, c’est-à-dire passer d’une situation de modernisation à une situation où l’on se tient dans les limites de l’habitabilité de la Terre tout en préservant à la fois l’abondance et la liberté, c’est une transformation d’une ampleur telle qu’elle nous demande toutes les disciplines, et qu’elle nous demande de travailler sur tous les sujets possibles et imaginables, dans les universités, dans les musées, dans toutes les institutions. »
Mon idée et celle de mes collègues était donc de ramener ces sciences hors-sol, ces sciences « view from nowhere », pour le dire comme Donna Haraway, au réseau dans lequel elles sont produites. On a aussitôt suscité l’agitation, les philosophes en hyperventilation ont crié à la critique de la science ! Au contraire : c’était une critique de l’épistémologie, non des sciences, ni des pratiques scientifiques. Je soutiens aujourd’hui que les sciences sont mieux défendues et mieux comprises lorsqu’elles sont reconnues comme pratiques scientifiques modestes n’ayant pas pour but de construire une vue de l’univers « from nowhere » – et je dois dire que les crises du climat et du Covid me le prouvent encore plus.
Le problème est que les scientifiques veulent le beurre et l’argent du beurre : ils veulent à la fois la pratique scientifique et l’hégémonie de leur façon particulière de définir la vérité sur les autres, qui sont l’opinion, la morale, la religion… Ainsi, même les économistes se disent scientifiques, alors que ça n’a rigoureusement aucun sens.
N.T. : « Peut-on dire alors que la philosophie est, non pas la gardienne du temple ou des temples, mais la gardienne de la pluralité des modes d’existence ? » B.L. : « Oui. Heidegger dit que philosophie est berger de l’être. On peut réutiliser cette formule parce que la philosophie a bien quelque chose du berger, mais dans un sens tout à fait différent, pas au sens du leader mais au sens de celui de qui s’efforce d’éviter le carnage entre le loup et les brebis, et au sein même des différentes brebis. C’est un rôle bien plus modeste que celui du métalangage qui permettrait enfin de dire ce qu’est le monde, mais ce n’est pas un rôle négligeable non plus, parce qu’il demande que la philosophie soit constamment attentive aux erreurs de catégorie, attentive aux autres modes et leurs tendances à se manger. »
B.L. : « C’est tellement beau, la philosophie ! » N.T. : « Pourquoi est-ce si beau pour vous ? » B.L. : « Je ne sais pas répondre à cette question, sinon en pleurant. La philosophie – les philosophes le savent – est cette forme tout à fait étonnante qui s’intéresse à la totalité, et qui ne l’atteint jamais parce que le but n’est pas de l’atteindre, mais de l’aimer. L’amour, c’est le mot de la philosophie. »
Étant donnée la lenteur incroyable avec laquelle nous réagissons à la transformation de nos conditions de vie passées, en partie par la faute des générations précédentes et de ma génération en particulier, il est évident que la production de l’habitabilité ne va pas se faire rapidement. Sa génération va subir le résultat des coups joués dans l’inaction des années précédentes. La conséquence sera que les catastrophes annoncées par les sciences naturelles vont tomber sur lui. Évidemment, le premier conseil que je voudrais donner à Lilo, c’est : « Fais attention à bien chercher tous les moyens thérapeutiques possibles pour résister à l’éco-anxiété pendant vingt ans ! ». Il va falloir équiper nos enfants et nos petits-enfants de moyens thérapeutiques pour éviter le désespoir. C’est vraiment un exercice difficile que vous me demandez ! Je vais donc me permettre de faire une hypothèse sans le moindre fondement : il est peut-être mieux de se projeter sur quarante ans. Parce que si on regarde la succession des générations, les vingt années suivantes seront probablement meilleures ; on aura sans doute fini par saisir le lieu où nous nous trouvons, c’est-à-dire qu’on aura atterri pour de bon. La quantité de transformations, de catastrophes des vingt années précédentes et de celles que nous vivons déjà aujourd’hui aura fini par être métabolisable. On aura fini par trouver les institutions politiques, les définitions juridiques, les arts, les sciences et probablement les conditions économiques transformées qui nous permettront de nous en sortir.