Le mage du Kremlin Giuliano Da Empoli


« […] L’œil humain est fait pour survivre dans la forêt. C’est pour cette raison qu’il est sensible au mouvement. N’importe quelle chose qui bouge, même à la périphérie la plus extrême de notre regard, l’œil la capte et transporte l’information au cerveau. En revanche, tu sais ce que l’on ne voit pas ? » J’’avais secoué la tête. « Ce qui reste immobile, Vadia. Au milieu de tous les changements, nous ne sommes pas entrainés à distinguer les choses qui restent les mêmes. Et c’est un grand problème parce que, quand on y pense, les choses qui ne changent pas sont presque toujours les plus importantes. »


Le labrador est le seul conseiller en lequel Poutine a entièrement confiance. Il le fait courir dans le parc, il va avec lui au bureau. Pour le reste, le Tsar est complètement seul. De temps en temps, un garde apparaît, un serviteur se présente, ou un courtisan, convoqué pour une raison ou une autre. C’est tout. Il n’a pas de femme auprès de lui, ni d’enfants. Quant aux amis, il sait qu’au stade auquel il est parvenu, l’idée même d’en avoir est inimaginable. Le Tsar vit dans un monde ou même les meilleurs amis se transforment en courtisans ou en ennemis implacables, et la plupart du temps, les deux à la fois. [...] En Occident, vos gouvernants sont comme des ados, ils ne peuvent pas rester seuls, ils cherchent toujours un regard qui se pose sur eux, on a l’impression que s’ils étaient obligés de passer une journée dans une chambre, sans compagnie, ils se dissoudraient dans l’air comme un souffle de vent tiède. Notre Tsar, au contraire, vit dans la solitude et s’en nourrit. C’est dans le recueillement qu’il accumule la force qui surprend tant de vos observateurs. Avec le temps, il est devenu presque un élément, comme le ciel ou le vent. […] [...] la distance préserve l’autorité.


La Russie est la machine à cauchemars de l’Occident. A la fin du dix-neuvième, vos intellectuels ont rêvé la révolution. Nous l’avons faite. Du communisme, vous n’avait fait que parler. Nous l’avons vécu pendant soixante-dix ans. Puis est arrivé le moment du capitalisme. Et même en cela, nous sommes allés beaucoup plus loin que vous. Dans les années quatre-vingt-dix, personne n’a déréglé, privatisé, laissé de place à l’initiative des entrepreneurs plus que nous. Ici se sont bâties les plus grosses fortunes, parties de rien, sans règles et sans limites. Nous y avons vraiment cru, mais ça n’a pas marché. [...] A présent, ça recommence. Votre système est en péril parce que vous ne réussissez plus à exercer le pouvoir. Croyez-moi, après en avoir fait l’expérience directe, je ne nourris plus beaucoup de sympathie pour lui.


Aujourd’hui pourtant, le pouvoir est la seule solution, parce que son objectif, l’objectif de tout pouvoir à l’œuvre, est l’abolition de l’événement. « Une mouche qui vole hors de propos pendant une cérémonie humilie le tsar », dit Custine. Même le plus petit événement, soustrait à son contrôle, peut coïncider avec la mort, ou la possibilité de la mort, pour le pouvoir. [...] La nature humaine est gourmande d’événements. Elle les attend, les convoite, même si elle fait semblant d’en avoir peur, mais il est clair qu’il s’agit d’un gout que nous ne pouvons plus nous permettre. Parce qu’aujourd’hui, l’événement, même le plus petit vol d’une mouche, peut déchainer l’enfer. Le virus a été la répétition générale, mais nous sommes à peine au commencement. C’est pour cette raison que désormais la course se fera entre l’événement et le pouvoir. Et étant donné que le premier coïncidera avec la possibilité toujours ouverte de l’apocalypse, nous serons tous obligés de choisir le second. Pas le pseudo-pouvoir que vous pratiquez en Occident : masques de clown qui interprètent un scénario de tragédie. Non, le pouvoir retournant à son origine primaire : le pur exercice de la force. La state de marbre qui d’une main protège et de l’autre menace.


Imaginons maintenant que le pouvoir n’ait plus besoin de la collaboration humaine. Que sa sécurité – et sa force – soit garantie par des instruments qui n’ont pas la possibilité de se révolter contre lui. Une armée de capteurs, de drones, de robots capables de frapper à n’importe quel moment, sans la moindre hésitation. Ce serait, finalement, le pouvoir dans sa forme absolue.


Jusqu’à maintenant, la mobilisation a été bénévole, elle s’appuyait sur notre paresse et nous garantissait les perles de verre en échange desquelles nous avions vendu notre liberté. Mais, quand le prochain virus sortira d’un marché ou d’un laboratoire, quand Seattle, Hambourg ou Yokohama seront rasés par une bombe atomique sale ou par une attaque bactériologique, quand un simple petit garçon en proie au mal de vivre, au lieu d’ouvrir le feu sur sa classe, sera capable d’anéantir une ville, l’humanité entière ne demandera plus qu’une chose : être protégée. La sécurité, à n’importe quel prix. [...] Et l’infrastructure sera déjà en place. Commerciale jusque-là, la mobilisation deviendra politique et militaire. L’ensemble des instruments à notre disposition devra être employé à combattre l’apocalypse ; face à la terreur, tout le reste sera toujours tolérable. [...] La machine aura rendu possible le pouvoir dans sa forme absolue. Un seul homme pourra alors dominer l’humanité entière. Et ce sera un individu quelconque, sans talent particulier, parce que le pouvoir ne résidera plus dans l’homme mais dans la machine et un homme, choisi au hasard, pourra la faire fonctionner. [...] Nous aurons été la parenthèse qui a rendu possible la descente de Dieu dans le monde. Seulement, Dieu, au lieu de se présenter sous la forme improbable d’une entité désincarnée, ne sera qu’un gigantesque organisme artificiel, créé par l’homme mais capable, à partir d’un certain moment, de le transcender pour réaliser la prophétie d’un temps sans péché et sans douleur.


[...] ce n’est pas Dieu qui crée, c’est Dieu qui est créé.

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